extrait du chapitre 15

J'ai vu papa quelques jours après mon retour et l'heure passée avec lui m'a demandé tout un effort. Il n'en mène pas large; il a loué un petit appartement avec deux chambres, l'une pour dormir et l'autre pour peindre. Il a décroché des petits contrats, mais il continue à boire. Quelle épave! Maman lui manque, mais il comprend sa décision et a l'intention de changer un jour pour que tout redevienne comme avant. Je l'ai laissé parler sans lui montrer que je me méfie de ses promesses d'ivrogne.

Il était mal à l'aise, ne savait pas quel sujet aborder. Il m'a demandé si j'avais fait un beau voyage chez mamou et quand j'ai commencé à le lui raconter, il a retenu un sanglot et j'avais l'impression d'entendre son cur battre très vite. Je sais qu'entendre parler de mamou le chagrine, qu'il s'ennuie d'elle et qu'il a honte de lui. Mal à l'aise moi aussi, et sachant qu'il ne m'écoutait pas vraiment, j'ai coupé court à mes histoires. J'ai inventé un rendez-vous pour partir vite après l'avoir laissé finir sa bière.

Pendant cette heure-là, il ne m'a jamais dit qu'il s'était ennuyé de moi, que je lui manquais ou qu'il m'aimait. Il ne s'est pas non plus informé de ma réaction face à sa séparation. Il ne pense qu'à lui. Comment peut-il s'attendre à ce que j'aie le goût d'être avec lui? Tant qu'il s'apitoiera sur son sort, je ne ferai aucune démarche pour le revoir même si j'ai le cur gros. Tout ce que j'attendais de lui, c'est qu'il me dise qu'il m'aime, qu'il regrette la situation et qu'il a l'intention d'être quand même présent pour moi. Il va falloir que j'accepte le fait qu'il ne sait pas être un père. Quand j'étais petit, il avait plus de facilité, mais depuis l'épisode des Lunairiens, on dirait qu'il a oublié qu'il a un fils. Quand je pense au père de Benjamin, à sa façon d'agir avec ses enfants! Quelle différence avec ma famille!

En revenant, j'ai couru vers mon bouddha, le seul à qui je peux me confier. Au lieu de me consoler, il m'a dit :

Et toi, lui as-tu dit que tu l'aimais et que tu voulais être un bon fils pour lui? T'es-tu informé de son état? Quand tu as vu qu'il avait de la peine, l'as-tu aidé à parler de cette peine? As-tu pensé que lui aussi n'attendait qu'une marque d'affection de ta part? Tu ne vois que ton côté et tu l'accuses de ne voir que le sien. Je ne veux pas te culpabiliser, je veux seulement t'aider à considérer la situation sous tous ses angles et à avoir de la compassion pour lui. Sois assuré que lui et toi vivez les mêmes émotions et qu'il les a déjà vécues avec son propre père. C'est le fait que tu en veuilles à ton père de ne pas s'intéresser suffisamment à toi qui t'aide à découvrir que tu t'en veux aussi de ne pas être un bon fils pour lui. Je te laisse réfléchir. Pour le moment, donne-toi le droit de souffrir face à ton père, de ne pas pouvoir t'exprimer comme tu le souhaiterais et il te sera plus facile de faire la paix avec lui. Vous devez tous les deux vous donner le temps nécessaire.

Je pense souvent à ces paroles, qui sont probablement vraies, mais pour l'instant, je n'ai aucune envie de voir papa. Je ne sais pas ce que je pourrais lui dire et, de toute façon, il ne comprendrait rien. Je veux que ce soit lui qui fasse les premiers pas; c'est lui le père, il devrait me donner l'exemple.
Extrait de BENANI, La puissance du pardon
par Lise Bourbeau